La situation en Jordanie

Interview de Philippe Guillaume sur la Jordanie

Le 21 novembre 2017, nous avons reçu la lettre suivante de la part de Philippe Guillaume, président de l’Association "Musée Bible+Orient" à Fribourg. Il se réfère au n° 4/2017 de "la Bible aujourd'hui", le trimestriel de la Société biblique suisse (Téléchargez le numéro en PDF) consacré à la Jordanie.

Puisque vous invitez les lecteurs à réagir sur votre journal, je me permets de vous faire part d’une remarque amicale au sujet de la présentation de la Jordanie comme un des pays les plus sûrs du Moyen-Orient (p. 5) et un pays tolérant et pacifique (p. 8). La Jordanie est certes sûre et pacifique, mais au prix de la chape de plomb qu’imposent l’armée et les services secrets sur toute la société, une chape particulièrement visible à Ma‘an à 200 km au sud de la capitale. Cette chape de plomb est la conséquence directe du traité signé avec Israël, qui se sert de la Jordanie pour ses propres intérêts et qui évite à la Jordanie les provocations et déstabilisations subies par le Liban et la Syrie. Pays sûr et pacifique, oui ; mais pas plus que la Syrie avant la présente guerre. Tolérante, la Jordanie ? Bien moins que la Syrie d’avant la présente guerre. Eriger la Jordanie en pays tolérant, c’est prendre à demi-mot la diabolisation de la Syrie et de l’Irak, tout en taisant la situation en Jordanie.

Pour que nous puissions y voir plus clair, Philippe Guillaume a accepté de répondre à nos questions. Voici son interview :

Philippe Guillaume, avez-vous souvent visité la Jordanie ? Y avez-vous vécu ?

J’ai visité la Jordanie une première fois en 1997 lors d’un voyage d’étude organisé par les professeurs d’Ancien Testament de Genève. Puis une seconde fois avec des étudiants américains en 2014. A chaque fois, nous avons effectué à peu près le même périple, des grands sites du nord (Jerash, Umm Qais) jusqu’à Pétra et Wadi Ram au sud.

Sur quoi basez-vous vos connaissances sur la Jordanie ?

Les trois années passées au Liban – où j’avais des étudiants libanais, syriens, grecs, arméniens, iraniens et soudanais – me permettent de comparer, jusqu’à un certain point, le profil de chaque pays du Moyen-Orient.

Vous écrivez que la Jordanie est un pays sûr et paisible, mais seulement grâce à la protection de la société par l'armée et les services secrets. Comment cela se voit-il exactement ?

Comparé à la liberté de parole des Libanais, il suffit de faire allusion à quelques sujets délicats (Iran, Hezbollah, Gaza) pour voir les Jordaniens réagir de manière aussi prudente que les Syriens, signe que l’expression d’opinions politiques personnelles peut avoir des conséquences policières.

Comment cette chape de plomb est-elle visible à Ma‘an ? Avez-vous des exemples ?

Les tanks qui ceinturaient Ma‘an en pointant leurs canons en direction du centre-ville lorsque j’y suis passé en 2014 rappellent les tanks libanais autour du camp de réfugiés palestiniens de ‘Ain el-Helwe à Saïda. De plomb ou d’acier, c’est bien de métal qu'il s’agit, car Ma‘an, le chef-lieu du plus pauvre gouvernorat de Jordanie, a souvent été décrit comme le hotbed of Daesh en Jordanie.

Selon vous, quelle est la situation actuelle en Jordanie ?

En un mot, la situation en Jordanie est frozen (gelée). Notez que les manifestations du printemps arabe (2011-2012) ont vite été étouffées en Jordanie. Cela peut être interprété de deux façons : les Jordaniens n’avaient aucune raison de manifester contre le régime, ou alors le roi a réussi à empêcher l’éclosion du printemps, ce qui a évité le retour de l’hiver et les terribles répressions qui ont suivi en Egypte et en Syrie.

Quelles conséquences le traité avec Israël a-t-il eues pour la Jordanie ? Et quels étaient les objectifs de cette dernière en signant ce traité ?

Comme en Egypte, la normalisation des relations avec Israël est le prix à payer en échange de l’aide américaine au régime militaire en place. Pratiquement, on voit des chargements de produits jordaniens (phosphates) passer la frontière israélienne à Beth-Shéan où une zone de transbordement route-rail est en plein essor. Vraie ou fausse, une rumeur circule en Galilée, selon laquelle c’est l’Arabie Saoudite qui a financé le récent prolongement de la voie ferrée de Haïfa à Beth-Shéan. A terme, cette ligne pourrait rejoindre la péninsule arabique par la Jordanie. Depuis la guerre en Syrie, les camions turcs arrivent par mer à Haïfa et entrent en Jordanie par Beth-Shéan, au lieu de passer par la Syrie, comme c’était le cas auparavant.

Pouvez-vous nous expliquer les relations qu’entretient la Jordanie avec la Syrie et l’Irak ?

L’afflux de millions de réfugiés syriens et irakiens en Jordanie, en Turquie et au Liban est un facteur important. Mais plus significatif encore, ce que l’on voit se dessiner, c’est l’après-Daesh avec la consolidation de l’axe anti-iranien organisé autour de la collaboration israélo-saoudienne. La reconnaissance officielle de Jérusalem comme capitale de l’Etat d’Israël par les USA (décembre 2017) met fin à des décennies d’hypocrisie et révèle enfin au grand jour ce qui se faisait en sous-main depuis des années. Les deux meilleurs alliés des USA dans la région, Israël et l’Arabie Saoudite, ne cachent plus leur collaboration basée sur une convergence d’intérêts renforcée par deux nouveaux facteurs géopolitiques qui sont en train de modifier la situation régionale :

  1. Les USA vont bientôt devenir un grand exportateur de pétrole, remettant en cause leur relation avec les Saoudiens.
  2. L’attention des USA se focalise de plus en plus sur la Chine, réduisant l’importance stratégique du Moyen-Orient en général et d’Israël en particulier.

Pour maintenir le lien fort qui les unit aux USA, Israël et l’Arabie Saoudite sous-traitent de plus en plus les intérêts des USA au Moyen-Orient. Pratiquement, ceci se traduit par un rôle de plus en plus actif de ces deux acteurs en Palestine occupée (colonies de peuplement), à Gaza (blocus), au Liban (démission rocambolesque de Sa‘ad Hariri), au Yemen (contre les Houthis), à Bahreïn (contre la majorité shiite) et au Qatar (blocus). Dans ce jeu, la position de la Jordanie se trouve renforcée. La Jordanie ne peut être un acteur principal, mais de périphérie de la périphérie, elle devient un pont, facilitant l’exportation de produits israéliens vers le marché arabe, tout en offrant une ouverture vers la Méditerranée pour les exportations saoudiennes en évitant le canal de Suez.

Pourquoi affirmez-vous que la Jordanie est moins tolérante que la Syrie d'avant la présente guerre ? Avez-vous des exemples ?

Le statut des réfugiés palestiniens est l’exemple le plus significatif des différences entre Jordanie et Syrie. Malgré le massacre de milliers de civils et de fedayin palestiniens lors du conflit du "Septembre noir" (1970-1971) et le repli de la résistance palestinienne au Liban – prélude aux diverses invasions et occupations israéliennes au Pays du Cèdre – la Jordanie reste peuplée en majorité de Palestiniens. Pour éviter qu’Israël expulse les Palestiniens vivant en Cisjordanie occupée, la Jordanie n’accorde la citoyenneté jordanienne complète qu’à un nombre restreint de réfugiés palestiniens, avec toutes les discriminations et complications inhérentes au statut de citoyens de seconde zone ou d’apatrides. Par contre, la Syrie est le pays de la région qui a octroyé aux Palestiniens les meilleures conditions d’installation en attendant le règlement du conflit israélo-palestinien. Il est trop tôt pour savoir quelle configuration va émerger en Syrie et en Irak. Les grandes inconnues sont le statut des Kurdes et le rôle de médiateur que la Russie pourrait ou non jouer dans la région.

Pour conclure, il est normal que les Jordaniens présentent leur pays comme un havre de paix et de tolérance. Mais il ne faut pas oublier que c’est grâce au traité de paix avec Israël et à la répression de ses islamistes que la Jordanie a été épargnée par les crises qui déchirent encore la Palestine, la Syrie, le Liban et l’Irak. Les lecteurs de la Bible sont bien placés pour déchiffrer au jour le jour les actualités des pays de la Bible, à condition d’avoir une perspective géopolitique qui prend en compte les acteurs extérieurs. Le but n’est pas d’y lire l’avenir comme dans une boule de cristal, mais de comprendre le présent en distinguant les éléments structurels de l’événementiel. Le structurel correspond aux configurations qui n’ont guère changé et que l’on observe déjà dans les textes bibliques, par exemple les pôles hittite, égyptien, mésopotamien et perse, aujourd’hui Turquie, Egypte, Irak et Iran. L’événementiel, images et chiffres qui alimentent les journaux et les TV, est au service d’intérêts qui nous concernent aussi directement. Pour être de véritables artisans de paix (Matthieu 5.9), il ne suffit pas d’être doux comme des colombes. Les lecteurs de l’Evangile doivent aussi être rusés comme des serpents, car nous sommes envoyés comme des brebis au milieu des loups (Matthieu 10.16). Sans cette capacité de discernement, notre foi a peu de prise sur ce qui se passe autour de nous. Oui, la Jordanie est un très beau pays qui mérite d’être visité au même titre que les autres régions de la Terre dite Sainte (Palestine, Israël, Liban, Syrie, Turquie, Egypte). Mais il importe de dépasser les slogans des guides touristiques.

Philippe Guillaume est président de l’Association "Musée Bible+Orient" à Fribourg et privat-docent à l’Institut pour l’Ancien Testament de l’Université de Berne. Archéologue, il a participé aux fouilles des villes antiques de Génésareth et Megiddo. Depuis 2013, il est membre de l’équipe de fouilles de l’expédition Jezreel. Actuellement, ses centres d’intérêt sont, entre autres, la mesure du temps dans la Bible et l'Ancien Testament dans les perspectives agricole et économique.